lundi 9 octobre 2017

Dans ma rue il y a un homme qui me fait rêver



Dans ma rue il y a un homme qui me fait rêver. Sa maison est à l’angle d’une rue perpendiculaire à la nôtre.
Il y a plusieurs mois, au début du printemps, il a repeint le mur extérieur, haut d’environ deux mètres, qui encercle sa cour, surmonté d’arbres de hauteur moyenne. Il a commencé par le bas, la rue perpendiculaire est en pente, et chaque jour, en revenant de l’école où j’avais déposé mon fils, ou en revenant des courses, je le voyais progresser. Le mur d’enceinte que je pensais propre m’apparaissait vieilli et sale par rapport à la nouvelle surface éclatante couleur blanc crème qui gagnait petit à petit du terrain. Il y a passé deux semaines sans doute, selon mes souvenirs. Je ne le voyais pas tous les jours. Et certains jours, il a plu.
Avant l’été, beaucoup de gens font de petites ou de grandes améliorations à leur lieu de vie. Dans le passage piéton où j’habitais avant, alors que le portail de notre maison et les poteaux qui l’entouraient s’effritaient et arboraient une mine penchée, l’un de nos voisins repeignait inexorablement son mur dès les premiers rayons d’avril. L’une de nos voisines, du haut de son échelle et de ses quatre-vingt ans, faisait de même, en sifflotant des trémolos d’une autre époque. Je m’étais dit que mon nouveau voisin était de ceux-là, et que l’arrivée du printemps avait marqué pour lui le moment de refaire une beauté extérieure à son habitat. Je m’étais demandé ce qu’il en était de son intérieur. Mais à présent, je sais que son intérieur doit être très bien entretenu.
Après qu'il ait parfumé la rue d’odeur de peinture fraîche, je ne l’ai plus vu pendant quelques jours. Il se peut même qu’il se soit passé une ou deux semaines. Puis un matin, en m’approchant de sa porte d’entrée, j’ai commencé à entendre un bruit très désagréable. Irrégulier, irritant, casse-pied. En arrivant à hauteur de sa maison, j’ai découvert mon voisin en train de décaper son portail en métal, avec un petit instrument, ou peut-être une feuille de papier de verre, je ne sais pas. Je ne m’arrête jamais. Le décapage de sa porte, fine lamelle de peinture après fine lamelle de peinture, lui a pris beaucoup plus de temps que la peinture de son mur extérieur. Du moins, c’est l’impression que j’en ai eu. Quand les jours plus chauds sont arrivés, il était encore en train de gratter.
J’ai remarqué son allure dès la première fois que je l’ai vu. C’est un homme d’une cinquantaine d’année, il me semble, avec des cheveux blancs un peu longs, comme une coupe au bol qui aurait poussé. Je crois qu’il est grand, mais je le vois majoritairement perché sur une échelle, alors je peux me tromper. Il est mince, et il porte des vêtements appropriés pour le bricolage et la peinture : un pantalon noir délavé et taché, une sorte de veste chaude bleu marine usée et tachée également, et une casquette bleue. Des baskets, et en été, un T-shirt gris foncé ou bleu. Il est calme, ses gestes sont lents, justes. Même quand il décapait sa porte, il n’avait jamais l’air énervé. Même quand le bruit du karcher qu’il utilisait pour nettoyer sa cour envahissait le trottoir, il semblait sourd à cette nuisance. Il est précis, et, je le sais maintenant, il a un plan.
Pendant l’été, j’ai remarqué que sa porte avait changé de couleur, j’ai été triste de ne pas l’avoir vu la repeindre. Ça n’avait pas dû lui prendre beaucoup de temps. Je me dis qu’il a peut-être trouvé ça frustrant. En août, je suis un peu partie, c’est possible qu’il ait fait de même, je n’ai rien vu. A la rentrée je l’ai retrouvé en train de s’attaquer à la porte de son garage, une porte que sans lui je n’aurais même pas remarquée. Elle était banale, en bois usé, de taille minuscule. Avec son obstination lente et mesurée, il l’a décapée et repeinte. En prenant, comme à son habitude, tout le temps qu’il lui fallait. Je me suis demandé si cet homme travaillait, mais tout semble indiquer qu’il est à la retraite. Cependant, de par son activité continuelle, ses vêtements tachés, ses cheveux longs et son énergie, il ne donne pas l’impression d’avoir l’âge de la retraite. Il est vrai, néanmoins, que je ne l’ai jamais vu en tenue normale, propre, faire ses courses ou marcher tout simplement dans la rue. Ou alors, je ne l’ai pas reconnu. J’espère sincèrement que ce n’est pas le cas.
Aujourd’hui en rentrant chez moi, j’ai vu de loin le triangle rectangle que formait son échelle, dont la base était posée sur la chaussée contre le rebord du trottoir et le haut appuyé sur le mur, à gauche de son portail. De nouveaux copeaux de peinture blanche sales étaient éparpillés par terre, à un mètre cinquante de ses pieds surélevés. En m’approchant, j’ai vu qu’il grattait l’angle aigu d’une moulure sur le mur qui surplombe la porte de son garage. Il faisait beau et ça sentait bon l’automne. J’ai eu pour cet homme sans cesse affairé à travailler sur sa maison un élan d’amour et de dévotion. J’aimerais lui parler, entrer chez lui et boire une boisson chaude dans son salon, mais surtout, j’aimerais être lui.
Il accomplit sa mission sans hâte, et il l’accomplira probablement jusqu’à la fin, s’il y a une fin, s’il ne recommence pas tout simplement au début à un moment. Je ne l’ai jamais vu travailler avec d’autres, avec des professionnels. Je ne l’ai jamais vu parler à quelqu’un, ni à d’autres voisins, ni aux clients du bar qui est juste en face. Peut-être est-il l’un des clients du bar, à d’autres heures de la journée, mais hors de cette fonction de restaurateur de bâtiment qui semble lui être vitale et naturelle, je ne le reconnais pas. Cet homme prend soin de quelque chose, et que ce soit utile ou non, ce n’est pas son problème. J’ai personnellement toujours pensé que repeindre sa maison était complètement inutile, à moins d’être vraiment à cheval sur l’esthétique, ce que je ne suis pas. Mais lui, il en a fait une activité intellectuelle, et peut-être même spirituelle. Il m’a rendue heureuse d’avoir à présent un nouvel appartement à moi, dans lequel si je veux, je peux prendre soin de mon âme comme il prend soin de la sienne.